La Maison Lassansaa

Lorsque J. Michelet entreprit de rédiger le volume de son Histoire de France consacré à Henri IV, il souhaita que le lecteur y découvre : “du sang, les battements de son cœur, sa vie nerveuse et ses saillies. “Il fut un homme autant que personne et les faiblesses humaines ont influé sur lui, comme sur tous “. Et pour mieux démontrer le caractère ” ondoyant ” de son héros, il décrivait le baptême gascon et surtout, la voracité du nourrisson de Jeanne d’Albret : “Il but de huit laits différents ; ce fut l’image de sa vie mêlée de tant d’influences”. De ces huit nourrices, l’histoire a retenu les noms de Madeleine Lafargue, de Françoise Minot, épouse d’un jardinier du château, de Marie Cazenauve, d’Arnaudine de Lareu à qui ses gages permirent d’acquérir à Asson une petite auberge qui existe toujours et dont le linteau de porte annonce : ” QUI AYE BOQUA AYE BORSA ” (celui qui veut boire, qu’il ait une bourse) !

Mais la seule qui soit passée à la postérité fut Jeanne Fourcade, épouse de Jean Lassansàa, un laboureur de Billère, alors modeste village exposé aux caprices du Gave. Jeanne Fourcade fut bientôt oubliée ; mais la coutume successorale béarnaise, l’aînesse, permit à ” l’ostau ” Lassansàa de traverser les siècles et de perpétuer le souvenir du Béarnais à Billère. La publication, en 1728, de la Henriade de Voltaire réactiva le culte du ” bon roi ” et sa légende. Elle devint un lieu de mémoire national : la maison de Jeanne Fourcade allait y trouver sa place. Dominique Lassansàa, journalier, lointain héritier de la nourrice de ” Lou néné de la reyne Jane qui ha chuchat lèyt de paysanne “, se rappela au bon souvenir de l’héritier régnant d’Henri IV. Vers 1762, Louis XV attribua à Dominique, qui faisait précéder son nom de la fière devise, ” Sauvegarde du Roi “, quelques arpents de terre sur le Pont-long. Ce digne émule de son frère de lait était un vrai Vert Galant : il figure ainsi dans le registre des baptêmes de 1778 : ” A été baptisée Marguerite Lassansàa, fille illégitime du sieur Dominique Lassansàa, Sauvegarde du Roi, et de Jeanne Landous sa servante ” !

Ce n’est toutefois que sous la Restauration, lorsque les Bourbons revenus d’exil cherchaient une nouvelle légitimité, que la maison Lassansàa retrouva son lustre. Lors du séjour qu’elle fit à Pau en juin 1823, la duchesse d’Angoulême fut la première à organiser un ” pèlerinage henricien “. C’est à elle que l’on doit la présentation de la fameuse écaille de tortue, surmontée du panache blanc et du drapeau fleurdelysé. Cette énergique personne, ” le seul homme de la famille ” selon Napoléon, tint à visiter la chaumière de la nourrice. Le Mémorial des Pyrénées fit le récit de cette mémorable journée ” On arrive ; rien n’avait été préparé pour recevoir SAR… elle franchit les degrés vacillants avec le plus grand empressement… elle s’informe avec émotion des moindres particularités. Le large foyer à l’antique, les pierres où l’on voit encore des traces d’inscriptions, les meubles rustiques, tout jusqu’au bâton qu’on assure avoir servi à Henri IV dans son enfance ( !), devient pour Madame l’objet d’une attention particulière…Nous n’essaierons pas de décrire la joie de tous les habitants de ce village ; c’était, d’après leur expression, comme au temps d’Henri IV …”

Rachetée par la duchesse, la maison tomba ensuite dans le domaine public ; la visite de 1823 détermina la production d’un grand nombre de gravures qui mirent l’accent sur l’enfance agreste et ” populaire ” du premier roi Bourbon. La même année, Paris restaura la statue du Pont-Neuf et un poète publia la Petite Henriade. Le futur roi de France et de Navarre :

” Pour la chaumière a quitté le château
Et sous l’œil de son peuple a placé son berceau.
Henri semblable à l’enfant populaire
Mêle ses cris aux cris du nourrisson vulgaire ;
Et l’artisan et le cultivateur
Soufflent à ses côtés, haletants de sueur.
De l’indigent il verra le séjour,
L’indigent, son premier et son dernier amour ” !

La maison Lassansàa avait cessé d’appartenir à l’Histoire, elle était entrée dans la Légende.

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